Panneaux mémoriels
Conformément aux objectifs de l’association, AÏDA
TÉMOIGNAGE ÉCRIT EN 1993
Sur la période allant de Août 1939 à 1945.
INTRODUCTION :
Voilà un témoignage écrit cinquante ans après les faits qu’il rapporte. Pendant cette période, il s’est décanté et a bénéficié de l’expérience et du jugement de l’homme qui s’est formé sur le jeune homme de vingt ans, dont les aventures et les avatars sont rapportés. J’ai fais agir le temps comme un filtre, pour conserver l’essentiel, sans l’alourdir de l’anecdotique.
CLAUSEWITZ disait qu’ « on peut tomber dans l’héroïsme comme dans une bouche d’égout. »… Nous, Déportés Résistants, sommes passés par les égouts de l’Allemagne National-Socialiste. Nous pouvons, et nous devons, en parler en raison du caractère exceptionnel que les conditions de notre état de Déporté ont donné à notre expérience, mais ce n’est pas à nous de dire si nous sommes des héros.
Le chemin que j’ai suivi passe par des étapes diverses où l’âge, l’époque et l’environnement ont leur importance. Je commence au début de la guerre, puisque j’avais 16 ans en 1940. Je décris le chemin qui m’a amené à l’Engagement dans la Résistance. Pour apporter mon témoignage sur ce qu’elle fut, je rapporte les contacts et les travaux qui lui donnaient son caractère bien particulier, tout ce qu’il a fallu apprendre et pratiquer pour survivre à ce Combat. Je reprends le récit de mon interrogatoire par la Gestapo de POITIERS, tel qu’il a paru dans « Le Déporté », au titre du plus mauvais souvenir.
Je décris le chemin de la Déportation, balisé par le voyage du convoi des « 81.000 », l’arrivée à BUCHENWALD, le séjour au Camp des Tentes, pendant lequel se situe le bombardement de BUCHENWALD, le 24 Août 1944.
Je décris la vie d’un Commando (A.G.W. ANNEN-WITTEN), à l’aide de trois textes. Le premier est extrait d’une étude plus générale que j’ai faite pour témoigner dans les écoles, et qu’il serait trop long de lire entièrement. Le second, écrit sous forme d’un conte de Noël, a été publié dans « Le Déporté », au titre du meilleur souvenir. Le troisième décrit l’évacuation et la libération du Commando. Il a également été publié dans « Le Déporté ».
Je ne dirai rien d’autre. Après tout, il ne s’agit que de la vie d’un homme, et chacun est mis au monde pour la maîtriser pour son compte personnel…
1ére PARTIE
LA GUERRE ET LA RÉSISTANCE.
1 – Les PRÉMICES
En 1939, quand la guerre s’est déclarée, j’avais quinze ans, mon frère aîné en avait dix-sept et nous avions achevé notre année scolaire 38-39, en seconde au Lycée d’ALGER. Le 27 Août nous rentrions d’Algérie par le paquebot « Ville d’Alger », qui devait aller se faire transformer en Croiseur Auxiliaire. Deux couples d’Allemands rentraient par ce même bateau, pour prendre le train à MARSEILLE vers l’Allemagne. Ils rayonnaient d’une joie incongrue et bruyante, devant les mesures de défense passive, déjà imposées préventivement au navire, au départ d’ALGER. Ils faisaient la fête et buvaient. Nous nous disions, mon frère et moi, que cette guerre allait durer cinq ans, comme l’autre, et que nous irions en occupation à BERLIN, et que nous y boirions du Champagne, à notre tour, bruyamment.
Le 1er Octobre, je rentre au Collège de LUÇON, en classe de Première. Mon frère s’engage dans l’Aviation, à l’École des Mécaniciens de ROCHEFORT. En Juin 1940, les réfugiés des Ardennes et de PARIS viennent doubler les effectifs du Collège. Mon frère est évacué vers PORT-VENDRES pour l’Afrique du Nord. PÉTAIN demande l’Armistice. Ma Mère entend à midi et demi, le 18 Juin, un appel d’un Général inconnu, sur la B.B.C.. Nous l’écouterons à nouveau le soir même. Avec des camarades réfugiés des Ardennes, nous voulons partir et nous embarquer vers ailleurs, à La PALLICE ou au VERDON, ou à BAYONNE. Mon Père est ferme et intraitable : « Nous n’avons plus de nouvelles de ton Frère. Si tu veux partir dans une aventure, tu devra me mettre K.O. pour passer le portail ! »…
L’ancien Cap-Hornier avait parlé au Mousse ! J’attendrai qu’ »ils » reviennent , et, quand « ils » débarqueront, je leur demanderai une arme…
C’est cela, Nous la première impulsion vers la Résistance…
Mon Frère est démobilisé en Septembre 1940 ; il rentre avec un uniforme sans boutons, qu’il devra rendre à la Gendarmerie.
C’est cela, l’impulsion vers les Forces Libres.
Nous poursuivons le cycle scolaire. Mon Frère prépare, par correspondance, l’accès aux Ponts et Chaussées. J’entre en Math.Élem. à LUÇON, et l’année suivante, en 1941, j’entame une Mathématiques Spéciales à BORDEAUX.
2 – Les ANNÉES DURES
La Guerre, c’est maintenant la Collaboration qui s’installe, les Allemands qui sont présents dans le Village, les avions anglais qui bombardent, à La PALLICE, l’embarquement des troupes destinées à l’Angleterre. Ce sont les Prisonniers de Guerre employés à enterrer les câbles de Transmissions de l’ennemi, qui s’évadent. C’est le couvre-feu, l’heure allemande, le rationnement du pain…
Ce sont mille désagréments qui nous écorchent en nous faisant sentir que nous sommes un peuple qui doit se soumettre. C’est aussi l’évasion des équipages de deux bombardiers, abattus au dessus de la Base Sous-Marine en construction à La PALLICE, et l’exécution de trois fermiers, dont nous connaissions les enfants, dans un village voisin, pour complicité d’évasion. C’est par la suite, la Guerre des Balkans, la Guerre en Russie, la Guerre en Lybie… tout cela suivi régulièrement à la Radio Libre…
En Février 1942, j’ai 18 ans, je suis interne au Lycée de BORDEAUX, depuis Octobre 1941. Je vois passer mon Frère, en route pour l’Algérie où il rejoint un poste dans les Ponts et Chaussées que notre oncle lui a procuré, pour échapper aux réquisitions allemandes.
À Bordeaux on rafle les Juifs, les pères de nos camarades de classe, qui vont les voir au Fort du Hâ ! À BORDEAUX comme à NANTES, il y a des attentats et des fusillades. On entend dire que des camarades plus âgés ont été pris par les Allemands, parce qu’ils appartenaient à la Résistance…et on n’entend plus parler d’eux… Il y a le pittoresque frondeur à l’égard de l’occupant : les vélos crevés, les fléchages inversés, les provocations faciles, les affiches déchirées, les réservoirs d’essence sucrés… Il y a les clivages dans la camaraderie scolaire, car certains « croient au Maréchal ». D’autres, dont je suis, reçoivent des ouvertures vers des activités plus importantes et plus sérieuses. Je garde ma réponse. Il est trop tôt pour moi : 18 ans, interne au Lycée, à 300 Km de mes racines et de mes bases, un concours à la fin de l’année… Quelle activité utile puis-je avoir ?
Je laisse derrière moi l’enfance en Août 1942. Il faut s’orienter dans une autre voie que celle des études, car il est évident que mon avenir passe par la guerre. Je trouve une « raison sociale » dans une préparation aux Travaux Publics, par correspondance, et, dans mon terroir, je peux répondre aux ouvertures de mes camarades. Mais les choses n’en sont qu’à la phase de recensement et d’organisation prudente… Le temps s’étire dans une attente fiévreuse…
En Avril 1943, avec l’indépendance d’un poste d’enseignant, je trouve une façade sérieuse, et en fin d’année scolaire, je suis contacté par un vieux camarade de Collège, entré à l’École de l’Air, démobilisé en Novembre 1942, et revenu lui aussi à ses sources.
3 – L’ENGAGEMENT.
Les prises de contact ne sont pas simples, car le contexte est difficile, voire dangereux. Depuis le début de l’année 1943, l’Organisation Civile et Militaire du Mouvement « Libération » monte en puissance dans la région, où l’armement commence à arriver par parachutages, alors que l’ennemi pousse son organisation défensive, pour mieux tenir les côtes de l’Atlantique. En Août 1943, une vague d’arrestation balaie la Gironde, les Charentes et la Vendée, jusqu’au Pays Nantais. De nombreux responsables sont pris. Une grande partie des dépôts d’armes sont trouvés. C’est dans cette ambiance que j’ai vécu la phase la plus importante de ma Résistance : l’Engagement.
L’Armée des Ombres n’a pas de Services de Recrutement, et n’a pas de Bureaux d’Engagement. Elle n’a pas de catégories de personnels qu’on instruit avant de les envoyer au combat. Elle n’a pas de front, pas d’arrière, pas de flancs… Elle est mêlée en permanence à l’ennemi qu’elle doit combattre. L’Engagement est le fait de volontaires, acceptés ou cooptés ou contactés avec méfiance. En 1942, à BORDEAUX, je n’avais rien à offrir. En 1943, dans mon Terroir, je pouvais faire plus qu’être un nom en attente d’action.
Un ami me dit un jour : « Nous avons rendez-vous avec quelqu’un que tu connais bien, en forêt, près de LAVAUD. » Nous nous y rendons à vélo. J’ai la surprise d’y trouver Jean BELLOEIL, mon aîné de deux ans, élève de l’École de l’Air, dissoute en Novembre 1942. Il nous raconte son épopée vers l’Espagne, pour rejoindre ALGER, sa capture, son évasion, son retour dans notre terroir. Il a une fonction dans la Résistance. Il a besoin de nous. Il sait que nous accepterons… C’est fait…
C’est la nécessité du secret qui est le pôle le plus important des soucis de la Résistance. Le Pays est occupé par l’ennemi qui a vaincu nos Armées. Les Conventions Internationales entre belligérants et les Conventions d’Armistice donnent à l’Armée occupante les Pouvoirs Civils et Militaires de maintien de l’ordre public et lui permettent de réquisitionner les Polices pour la Sûreté des Troupes et des Populations. Les caractères propres aux conflits de 1940 à 1945 compliquent encore la vie de la Résistance Intérieure.
D’abord, le caractère idéologique du conflit fait que l’Armée Allemande se double de l’armature policière nazie qui, dans la Zone Occupée, ajoute la Gestapo et ses prolongements stipendiés aux organismes normaux de la Sécurité Militaire et de la Feldgendarmerie.
Ensuite, dès 1940, la Collaboration acceptée par le Gouvernement de VICHY n’est pas inoffensive ni gratuite. Elle ajoute à la réquisition des Polices Françaises en Zone Occupée (Renseignements Généraux, Sécurité Publique, Gendarmerie) sous commandement allemand, une action autonome dans le cadre de la répression des « menées antinationales » de la Résistance.
De plus, le Gouvernement de PÉTAIN crée des Organismes para-militaires (GMR, Milice, Service d’Ordre Légionnaire, mecs à BUCARD… etc…) qui devancent et amplifient les actions de la Gestapo et des Services de l’Occupant.
Ce complexe Policier organise un système de délation qui corrompt les mentalités, quadrille le Territoire et recueille une masse de renseignements d’inégale valeur, mais qui ouvre malgré tout des brèches.
Il faut donc un apprentissage qui ne pardonne aucune erreur pour faire survivre une organisation de Résistance, très cloisonnée en petits groupes locaux, spécialisés en activités : Renseignements, Liaisons, Action, Ravitaillement, Évasion, Groupes armés, etc… Chacun doit détacher sa vie personnelle de son activité résistante. Il ne faut rien divulguer de ses gîtes, de ses chemins, de, ses amis. Il faut mesurer ses paroles et se préparer à souffrir si l’on est pris. J’ai vécu, depuis l’été 1943 jusqu’en Mars 1944, en jeune homme sportif, enseignant les maths. et la Physique dans une école d’Agriculture. J’assurais ponctuellement mon service, mais j’étais absent de l’établissement, en dehors des horaires de l’emploi du temps. Le train et la bicyclette mettaient la Vendée et la Charente maritime dans mes parcours. J’avais deux pseudonymes, pour mes contacts avec la Résistance. Rares étaient ceux qui connaissaient mon nom. J’étais un renard furtif, que les initiés appelaient par un nom changeant suivant le terroir… mais qu’une demoiselle de mon âge appelait « Jeannot »…
En Avril, j’aurai à signer une lettre anodine qui sera déchirée en deux parties. La partie signée partira à LONDRES (avec valeur d’acte d’engagement…), l’autre sera gardée au Réseau.
Le jeune enseignant sportif disparaît sans laisser ni explication ni adresse. Il ne reste qu’un renard furtif. À cette époque d’Avril 1944, je suis devenu un vieux routier. J’ai pris des contacts pour étendre le Réseau. J’ai dû reprendre les contacts détruits par l’ennemi. J’ai passé des barrages et des contrôles dangereux. J’ai échappé à la capture. La demoiselle de mon âge m’a suivi dans des endroits où deux jeunes gens candides sont moins soupçonnables qu’un renard seul : il y a même eu des photos « militaires », avec une demoiselle en premier plan.
4 – Le TRAVAIL et les CONTACTS
Une mission de renseignement peut être simple, ou difficile, ou même dangereuse. Elle est simple quand il s’agit de situer une position défensive, repérer un convoi militaire routier ou ferroviaire, compter des véhicules ou des Wagons, décrire leur chargement, préciser le parcours ou la destination, et, peut-être l’unité transportée. Elle est difficile, quand il s’agit d’aller regarder de près un ouvrage défensif, pour en décrire les caractéristiques et les possibilités. Elle est dangereuse, quand il s’agit d’identifier un Poste de Commandement ou d’aller inspecter de près une Base Sous-Marine ou Aérienne.
Il y a peu de recettes, c’est du travail d’artisan consciencieux et travaillant sans filet. Tapi comme un animal dans des dunes que je fréquentais depuis l’enfance, je me suis approché des ouvrages du Mur de l’Atlantique, pour connaître leurs armements et leurs directions de tir. Mêlé à des requis civils, j’ai pu reconnaître des fortifications dans des villes où les rues étaient moins complices que les dunes. J’ai dû avoir recours à des intermédiaires pour inspecter les installations importantes.
De ces recours aux intermédiaires, vient la nécessité des contacts pour étendre le Réseau. Un technicien de l’E.D.F. pouvait rentrer dans une Station Radar, donner les plans de distribution du courant aux organismes allemands, savoir ce qui se faisait dans telle installation. Tout recours allemand à un Technicien français était un point de faiblesse pour l’Allemand. Le plus difficile était le contact avec ce Technicien. Heureusement, il y avait peu de Collaborateurs, car le maniement de pareilles sources contre leur grès, demande des moyens et un savoir-faire que nous n’avions pas. Mais le bon technicien devait se méfier de la surveillance allemande. L’approche était donc faite par cheminements prudents. Un jeune de vingt ans n’inspire pas toujours confiance à un adulte qui risque, derrière lui, une famille entière. Il fallait arriver à lui par des filières recommandables. C’est cela la notion de Réseau : il s’étend, comme la vie sous la double loi des hasards et des méfiances d’une part, et, de l’autre, de l’impérieuse nécessité de son fonctionnement interne et opérationnel…
Plus délicate encore, et plus dangereuse, est la reprise d’une maille du Réseau, détruite par une arrestation. Que reste-t-il après une arrestation ?… Ont-ils parlé ?… Qu’ont-ils dit ?… On ne peut pas faire le mort longtemps.
Un jour Jean BELLOEIL monte à PARIS, où il avait obtenu un contact qui lui aurait permis de doter le Réseau de Renseignements d’un ou de plusieurs groupes « d’action », pour exploiter, sur le champ, certains renseignements… Il n’est jamais revenu, et nous ne savons pas comment il a été pris… La reprise du contact, qu’il assurait pour le fonctionnement normal du Réseau, avait été prévu par lui-même, par l’intermédiaire d’une double coupure. Un intermédiaire nous donnait, à SUREAU et à moi, la possibilité de rétablir la liaison avec un responsable Régional. Cet intermédiaire nous connaissait. Nous savions qu’il était professeur à St MAIXENT, mais nous ne savions ni son nom, ni son adresse. SUREAU était mon camarade et ami de toujours, comme BELOEIL. Par recoupements, SUREAU et moi découvrons deux professeurs possibles, et nous allons voir le plus probable, en premier. Dans nos poches, nous avions chacun un pistolet, et nous étions prêts à tirer si les choses se gâtaient. Nous sommes à la porte… Elle s’ouvre… Mr CHICHERY est là… : « Nous venons vous donner des nouvelles de BELOEIL. »… « Entrez vite ! »… Ouf ! Les choses ne se sont pas gâtées… Le soir, vers 17heures, après un autre contact intermédiaire, ouvert par un mot de passe, je suis conduit auprès de SOMMEN, agent « P2 » du Réseau Éleuthère, résidant à POITIERS. Le contact est repris.
5 – L’AUBE APPARAÎT.
Au printemps 1944, la Guerre s’accélère. La menace du Débarquement allié est imminent. Un effort nous est demandé pour localiser les Divisions Blindées Allemandes. Nous recevons les « Totems » (appartenance des véhicules à une unité, mentionné par un logo peint sur eux) à rechercher sur les véhicules et les fanions, ainsi qu’une instruction technique sur l’articulation interne et l’équipement des grandes unités. Nous passons dans une clandestinité intégrale. Les renseignements sont rassemblés une fois par semaine à POITIERS. Ultérieurement, en Mai, nous recevons une Antenne Radio et un Code, pour transmettre les renseignements importants (Déplacements et relèves d’Unités, armes nouvelles, événements graves…). La surveillance allemande devient plus intense, en particulier sur les routes et dans les gares, pour rechercher les transports d’armes, de matériel radio, les groupes d’évasion des équipages alliés, abattus au cours des raids aériens…
Nous ne craignons pas les contrôles d’identités : Ni SUREAU ni moi n’avons l’âge des Chantiers de Jeunesse ou du S.T.O. Les autres personnels du Réseau sont en règle, avec des papiers véritable, ou avec des faux plus véritables que des vrais !… Nous sommes originaires de la Zone Côtière Interdite, et nous pouvons y circuler librement. Il suffit d’être assez attentif pour détecter à temps le policier allemand du S.D., ou le Milicien « français »…
J’arrive un jour à POITIERS avec la moisson de renseignements de la semaine. J’ai pris le train et j’arrive par la gare ; mon vélo m’attend à la consigne de La ROCHELLE. La gare de POITIERS n’a pas l’aspect habituel. Les quais et les voies sont vides, sauf la voie 5, occupée par un train de troupes. Le train où je suis arrive sur la voie 4, au lieu de la voie 2 habituelle. C’est le Terminus. Nous descendons, mais le train disparaît rapidement vers une voie de garage. Au passage de la traversée des voies, il y a un Poste de Contrôle Allemand. J’identifie des soldats de la Whermacht, dans un train de troupes et les Feldgendarmes au Poste de Contrôle… Je suis la foule… Un cheminot marche à contre-courant en murmurant à qui veut l’entendre : « Y’a la fouille !… y’a la fouille… » L’Adjudant du Poste de Contrôle crie : « Les voyageurs sans bagages, loos, loos !… » J’allonge le pas, tends ma mallette minuscule avec un air angélique : « Je peux passer ?… Elle n’est pas lourde !… » L’Adjudant soupèse les deux kilos de cartes renseignées et de documents codés… « Ja ! Raus… » Je reprends ma valise… « Merci ! ». Ne cours pas… Surtout, ne cours pas !… La gare… Une porte où n’apparaît personne… Je passe lentement, pas de béret de Milicien dans le hall, pas de casquette à tête de mort non plus… La sortie… Rien dans la cour… J’atteins les escaliers du raccourci qui mène en ville… Je les monte dans un sprint terrible… Un temps record… Et je ne reprends une marche normale que dans le mouvement urbain.
Plus tard, un barrage de Gendarmerie français, établi sur une route de campagne, laisse passer toute l’Antenne Radio que je vais « présenter » à l’un de ses points d’émission. Sept jeunes hommes à bicyclette, la protection avec ses armes, le Radio avec son poste dans ses sacoches, les deux aides avec la dynamo à main et la batterie de secours dans des caisses en bois sur les porte-bagages… Nous passons tranquillement : « Qu’avez-vous dans les caisses ? » demande le Brigadier. « Des lapins ?… » -« Oui ! » répond le Radio, « et avec des grandes oreilles !… ». Tout le monde rit… Nous sommes passés.
6 – La TRAPPE.
Un jour, je ne suis pas passé…
Le 4 Août 1944, heureux d’être un artisan d’une victoire qui arrive à grands pas, je suis cueilli par un barrage de Feldgendarmerie, aux lisières de FONTENAY le COMTE, où un attentat venait d’être commis sur la sentinelle, devant la Feld Kommandantur. Les documents que j’avais dans mon havresac, ni mon pistolet ne peuvent échapper à la fouille soigneuse et je suis mis au mur, menottes aux mains, sous la menace de deux fusils. Amené à la Kommandantur, je suis confié aux soins du S.D., interrogé, battu, injurié, jeté au cachot, sans boisson, sans nourriture, toujours entravé. Je passe une mauvaise nuit.
Le 5 Août, dès 6 heures du matin, je suis convoyé à POITIERS, sous escorte nombreuse, répartie en trois voitures. Je suis remis à la Gestapo, à 9 heures du matin. Interrogatoire d’identité. Le Policier en civil est correct. Mais cela ne dure pas. Ficelé à la chaise, je fais la découverte du passage à tabac, et, comme depuis la veille, je sais qu’il faut se taire pendant au moins 8 jours, je m’applique à tenir une morgue silencieuse et hautaine. Le SS piqué, ordonne le transfert à la prison et « On verra si tu continuera à faire le malin… »Formalités d’écrou… « Quel âge ? –20 ans !- « Tommache ! » ». L’index met en condition en actionnant la détente d’un fusil imaginaire.
Escaliers et couloirs de la prison, jusqu’à la cellule d’interrogatoire. Dernière question de repêchage : « Alors ! Tu nous dis ce qu’on veut savoir ?… ». La morgue tient toujours… et la trappe de l’Ordre Nouveau s’ouvre !
Elle se rabat avec le bruit mat du premier coup qui me frappe le dos. Je suis couché sur le côté gauche, en chien de fusil sur le plancher. Mes poignets, liés par les menottes, sont devant mes tibias. Un bâton passé entre mes avants bras et mes jarrets me verrouille dans cette position, qu’ils m’ont fait prendre sur la chaise. Ils m’ont jeté à terre sans ménagements, et ils frappent. Ils sont deux, en uniforme, avec le liseré du S.D. ; un tuyau de caoutchouc durci, une épaisse trique de frêne, ils frappent. Le long du mur, l’homme en civil est assis sur une chaise. Un autre S.D. attend devant une machine à écrire ; ils frappent… Avec les premiers coups, la douleur et la honte… La décision du silence…La douleur sur le dos… Ils vont me casser les os et décoller les poumons… Ils frappent… Toute ma volonté et mon attention à tenir le silence… comme dix ans avant quand nous jouions aux indiens… C’était facile alors !… Ils frappent… Je hurle : « Brutes ! ! Bêtes brutes ! Vous n’êtes que cela !… » Une réponse de l’homme en civil : « Nous le savons ; la radio anglaise nous le dit tous les jours ! » Ils frappent, mais j’ai moins mal !… Je tiendrai… Ils s’arrêtent… L’eau qu’ils me versent sur le dos pique un peu, mais fait du bien… Une question de l’homme en civil… Ils ne savent rien de moi. Je sais ce que je dois leur cacher. Ils ne savent pas ce que je peux leur dire ; j’ai gagné… Le silence… Mon dos, insensible avant la douche bienfaisante, éclate sous la nouvelle avalanche de coups… Un cri déchirant, venant d’une autre cellule d’interrogatoire, perce les portes et les murs. Une voix de femme crie et sanglote : « Monsieur, je vous en prie, je vous en prie, c’est mon mari.i.i. !… »
Je hurle ma rage d’être humilié, et ma douleur. Tout à l’heure, c’était le prélude. Maintenant le vrai travail a commencé : les coups faiblissent, une question est posée, ils se renforcent pour encourager la réponse. En Mai dernier, ils ont ravagé les réseaux de l’O.C.M. et de Libé-Nord, et ils pensent tenir un fil qui permettra de finir le travail. .. : « Connais-tu Untel ? » Je commets l’erreur de répondre : « Non ! ». J’aurai dû me taire ou hurler de rage. Ce sont des professionnels de la trique, une équipe bien soudée, qui marche sans que rien ne soit dit. Ma réponse m’a jeté dans le cycle Question…douche…coups…douche…coups…. Il faut prendre une défense cohérente, avant que la douleur ne me fasse perdre ce que je peux contrôler de la situation. Ils ne doivent pas savoir que je suis Chef de Secteur du Réseau ELEUTHERE, que mon chef direct est à 500 mètres de la prison où ils me tiennent, que j’avais rendez-vous avec SUREAU, l’autre Chef de Secteur, pour aller ensemble demander à notre Chef de nous orienter en fonction de la rupture du Front de Normandie, à AVRANCHE. Par contre, je peux me faire passer pour un agent de liaison, qui fait la navette entre deux boites aux lettres mobiles, fixées à chaque mission. Si je peux les convaincre qu’ils m’ont arraché cette version sous la torture, ils n’auront pas le temps de vérifier avant la ruée des Alliés qu’on situait à RENNES, le matin de mon arrestation à FONTENAY…
Je suis donc un agent de liaison de l’O.C.M…
Pas trop vite pour céder aux coups…Les salauds ! ! Ils connaissent bien leur travail, et ils l’aiment. Vues de mon plancher mouillé, questions, triques et douches sont maniées par des figures ressemblant à des gargouilles gothiques où les sculpteurs ont voulu faire apparaître les vices, les péchés ou la folie…Peu à peu, ils m’arrachent ma fable et on en arrive au Code. Si je ne tiens pas, tout est balayé, car un agent de liaison ne doit pas connaître le Code. Un dernier effort ! C’est bien cela et des deux côtés ! Les gargouilles sont déchaînées, elles se relaient dans mon champ de vision rétréci : la cadence et la force des coups augmente, des peurs fugitives d’éclatement des reins ou du foie ; dans le feu de l’action, le bâton a glissé de mes jarrets et je ma trouve libre. Un réflexe de bête joue : couvrant ma figure de mon avant-bras, je suis sur le dos, genoux à la poitrine. Je cueille d’un coup de talons la trique de frêne qui s’abattait. Elle vole en éclats. Mes deux talons vont chercher le menton du S.D. au « Gummi », qui recule…
…Je reprends conscience dans la même position : les bras devant les genoux, bloqués par une trique sous les jarrets. Mais cette fois, je suis pendu la tête en bas, car la trique repose sur deux tables. A chaque coup, ma tête frappe sur le mur. Ils frappent comme des sonneurs de cloche…La trique glisse sur le bord de la table. Je gis à terre au bord de l’inconscience. Un mur cotonneux m’isole de mes tortionnaires…on m’assoit sur une chaise, un coup de sécurité appuyé d’un direct au plexus, je ne vois plus rien, j’entends à peine…Sauvé par le K.O.
Si ce K.O. n’avait pas marqué que j’avais gagné la bataille, je ne serais pas là pour vous raconter cette histoire. Ma guerre n’était pas finie, mais le cap le plus difficile de l’horrible commencement était franchi. Ce qui me reste à dire, ce n’est pas comment la fable a été confirmée au cours d’un autre interrogatoire et comment le vent de l’évacuation allemande a mis un point final à ma fable. Ce qui me reste à dire, c’est pourquoi ce souvenir est le plus mauvais. Je serai bref.
Entre le hasard de ma capture et les ressources offertes par une situation militaire mouvante, j’ai eu la chance de trouver l’occasion de glisser une fable impossible à vérifier. Je n’ai pas pu m’empêcher, au cours des neuf mois de Déportation qui ont suivi, de me poser encore et encore, la question que je me pose toujours : « Et si j’avais été pris un an auparavant ? ou bien en Mai 1944, quand il y avait la fouille des bagages à l’arrivée du train ? » Ils auraient eu le temps de confirmer, de recouper. On n’est jamais sûr de la conviction d’un policier. On n’est jamais sûr de sa propre capacité de résistance à la douleur. Quel fardeau pour une vie, d’avoir été vaincu à son premier combat ! Quel fardeau, s’il faut porter la responsabilité d’une brèche dans le réseau, d’une erreur qui coûte des larmes et du sang !
Homme, il faut vivre. Vivre debout, avec ton bissac de pierres blanches et de pierres noires. Vivre et aller ton chemin…
IIéme PARTIE
La DÉPORTATION.
1 – VERS COMPIÈGNE.
Le 8 Août 1944, je suis sorti de ma cellule, où j’étais seul depuis le 5 Août, et, je suis entassé avec douze autres camarades dans une autre cellule. Ils ont été pris dans des aventures diverses, certains sont là depuis plusieurs mois. Je confirme la percée du Front à AVRANCHES et la poussée des Alliés vers RENNES et Le MANS. Nous dormons entassés à même le ciment. Dans l’après-midi du 9 Août, la porte s’ouvre : « Loos !… Gamelles, paillasses, toutes choses dehors, vite ! vite ! »… Nous sommes embarqués dans des cars, deux S.S. à chaque porte, un groupe avec une M.G.42 sur le toit (fusil mitrailleur), et nous prenons la route de PARIS. La nuit, nous surveillons, pleins d’espoir, les éclairs de la bataille qui se déroule au Nord-Ouest de nous. Nous entendons gronder les feux d’Artillerie, et nous voyons les éclairs des explosions des bombardements sur les nuages… L’ESPOIR !… Peut-être n’arriverons nous pas à destination !… Au petit matin nous sommes à ORLÉANS, les passants échangent des regards et continuent leurs routes… Nous attendons que les S.S. aient fini de se restaurer… Ils ne se pressent pas… En moins d’un quart d’heure, deux infirmières de la Croix Rouge ont eu le temps de venir nous porter quelques colis qui vont nous restaurer et d’y ajouter la certitude que les Alliés marchent vers l’Est, en repoussant les Allemands. Nous repartons après trois quarts d’heures de halte.
Les cars vont doucement ; très souvent, ils s’arrêtent ; les S.S. débarquent, et vont se mettre en batterie dans les champs, les armes braquées sur les portes. Ils prennent ces dispositions à chaque passage d’avion dans le ciel… Le voyage n’en finit pas ; un vieux prêtre, curé d’une paroisse sur la Gartempe, s’évanouit de fatigue. Il ne peut plus uriner… À 18 heures, dans une clairière de forêt, nous doublons un camion incendié, et nous voyons le Chasseur-Bombardier virer après sa ressource, pour un deuxième passage. Nous avons vu aussi un village, au fond de la clairière, à 1500 mètres… Nos cris : « Au village ! Au village !… » couvrent les voix des S.S. Le conducteur du car accélère… Le village et l’abri du bois après lui nous sauve la vie… au S.S. aussi, d’ailleurs !…
Nous arrivons à COMPIÈGNE-ROYAL LIEU, le 10 Août à 20 heures, épuisés. Nous y passons sept jours. C’est l’antichambre de la Déportation. Nous nous lavons, nous dormons, nous faisons connaissance. Nous échangeons des nouvelles et des espoirs. .. Nous sommes convaincus que la Résistance locale ne nous laissera pas partir en Allemagne. Elle ouvrira le Camp, elle bloquera les trains et nous sauterons, comme volée de moineaux… On nous remet un colis de la Croix Rouge… C’est pour demain…
2 – Vers BUCHENWALD.
Le 17 Août, dans l’après-midi, nous sommes comptés, parqués, embarqués en camions. Nous traversons COMPIÈGNE, et on nous embarque en wagons à bestiaux par paquets de 40, le contenu d’un camion. Le scénario est simple : un wagon vide, fenêtres grillagées de barbelés ; une porte côté voie, scellée, la porte côté quai, grande ouverte. Le premier paquet est amené, poussé dans le wagon à grands coups de gueule et de schlague, et la porte se ferme. Les hommes se regardent, s’installent dans tout le wagon où est écrit hommes : 40 – chevaux en long : 8… Tout est correct… La porte s’ouvre… Quelqu’un dit : « Complet !… » Un hurlement coupe la plaisanterie net : « Platz !…Loos !… » Des Gummis s’agitent, la moitié du wagon, directement menacée reflue sur l’autre et tout le monde s’installe d’un seul côté. Le deuxième paquet de 40 hommes s’entasse dans le côté libre, dans une bousculade effrénée… La porte se referme… Les deux côtés du Wagon se regardent, s’installent et on commence à chicaner ses aises… La porte s’ouvre à nouveau… Tout le monde regarde la porte et les plus proches font remarquer que c’est plein… Deux S.S. montent et compriment le troupeau à la schlague, pour dégager un emplacement suffisant pour un troisième paquet de 40. Notre effectif est monté à 108, parce que c’était le magnifique été 1944, chaud et ensoleillé… L’hiver nous aurions été 120 !…
Cinquante ans après, deux sujets de réflexion se posent. Le premier consiste à s’interroger sur l’analogie que l’on décèle dans la comparaison de deux sortes de transport d’êtres vivants : il y a 50 ans, les Déportés ; de nos jours, les bestiaux de boucherie… Le second consiste à expliquer la passivité du troupeau, que peu d’individus, suffisamment agressifs, mènent sans problème apparent. Tout se passe comme si la crainte ressentie par les individus, directement concernés par les coups, inhibait les réactions de défense et de contre-attaque individuelle et les dissolvait dans la collectivité.
Nous passons une nuit lente et lourde, sur une voie d’attente. Il fait une chaleur de four… Nous manquons d’air… Les heures s’empilent dans un magma incomptable. Les sentinelles passent et repassent le long des wagons. Nous attendons que ça roule : une heure du matin est considéré comme la meilleure heure pour s’évader… Vers 21 heures, le convoi s’ébranle… Il roule lentement, avec des arrêts fréquents, inexplicables. Dès 23 heures, des rafales enragées d’armes automatiques éclatent… Un freinage brutal… Un long arrêt Un wagon a été ouvert, 21 hommes ont pu sauter, le 21ème a éclaté sur un poteau et le tir s’est déclenché, les suivants sont restés dans le wagon… C’est fini pour la nuit, les gardes sont en alerte !
Le lendemain, à VITRY le FRANÇOIS, 5 hommes du wagon des évadés sont pris au hasard, selon la loi du dixième. Ils creusent une fosse commune et ils sont abattus d’une balle dans la nuque, un à un, distinctement… Dans la tension émotive de l’instant, l’un des nôtres formule pour tous l’engagement de ne pas renouveler de tentative d’évasion… Nous acceptons… Là encore, un sujet de réflexion se pose : Faut-il proposer et faire ce genre de promesse, dans des conditions identiques de crise ?… J’ai résolu la première partie de la question : je ne proposerai jamais… La seconde, faire la promesse, est beaucoup trop contingente des circonstances du moment pour recevoir une réponse définitive et permanente. Les choix les plus difficiles sont toujours libres, et dépendent strictement de l’individu et des circonstances du moment.
Le voyage dure jusqu’au 20 Août, à onze heures du matin. Je n’ai pas pu reconstituer l’itinéraire, ni son échelonnement dans le temps, sauf la gare de METZ, le 18 Août en fin d’après-midi, et TRÊVES, où une louche de soupe à l’orge nous est servie sur le quai… C’est la seule nourriture que nous aurons… Quelques pancartes de gares, lues au passage, sortent de ma mémoire : HOMBURG, SIEGEN, SOEST, ERFURT, WEIMAR, mais je ne suis pas sûr de ne pas y incorporer celles que j’ai vues dans le transport en « Commando », un mois plus tard. Contrairement aux bestiaux, nous savons lire… Mais à quoi bon, dans ce cas ?…
3 – K.L.B.
Un arrêt enfin, qu’on pressent comme l’arrivée. Les portes s’ouvrent : Sur le quai, des S.S. et des chiens aboient de façon semblable. Nous attrapons nos bagages. Je n’ai que le colis de COMPIÈGNE. Et, engourdis par trois jours d’immobilité roulante et trépidante, nous essayons de sauter sur le quai sans tomber. Il faut aider les plus âgés , en bravant les coups du S.S., qui n’a que l’idée de dégager furieusement la porte du wagon.. On clopine avec son colis d’une main et son ancien de l’autre, et on arrive au bout du quai.
Quand tout le monde est là, rassemblé en colonne, 1800 clochards, escortés par de brillants soldats, aux bottes bien cirées, aux uniformes bien ajustés, sont conduits vers leurs destins…
Quelques morts et mourants restent sur le quai.
Nous traversons une zone boisée, occupée par un joli petit village de chalets bien coquets, dans des jardinets bien rangés, avec des chemins d’accès joliment pavés. Nous longeons des casernes, nous passons à des carrefours, fléchés par des pancartes sculptées. Deux restent gravées dans ma mémoire : Celles qui séparent les chemins du prêtre, du Juif et du bandit, de celui du groupe d’athlètes , qui vont, d’une foulée légère, vers des lendemains sportifs. Nous nous allons au cirque, avec les prêtres et les Juifs. La grille nous prévient : « Jedem das seine » (à chacun son dû !). Je ne dirai pas mieux que David ROUSSET les formalités d’arrivée dans l’univers concentrationnaire. Quelques images, cependant, qui me sont propres :
Un vieux Médecin de SOISSONS, dont j’avais fait la connaissance à COMPIÈGNE, avait fait le voyage dans le même wagon, avec moi, sans une plainte. Il était habillé comme dans son cabinet : costume strict, avec gilet, col dur, manchettes, cravate. Il avait tout enduré, le transport en benne de camion, le wagon de marchandise, la tinette, la soif, l’inconfort. Stoïque, sans un mot, sans un mouvement d’humeur. J’ai entendu sa première plainte quand j’ai pris son bras, dans le soir tombant, pour l’aider à marcher, pieds nus, à la sortie de la « Chaîne d’habillement », sur les cailloux du chemin du Camp des Tentes, que ses pieds tendres de vieil homme toujours chaussé ne pouvaient pas supporter. « Ce n’est pas possible ! » murmurait-il, désespéré de l’Homme, « Ce n’est pas possible !… »
Quelques jours plus tard il était mort…
Autre image : le pauvre camarade inconnu, squelettique, à cause de la dysenterie, qui oscillait, dans un équilibre précaire, en vidant ses pauvres tripes sanglantes dans la fosse à merde du Camp des Tentes…
Une fresque terrible : les 3000 Juifs, arrivés le 23 Août, repliés des Camps de l’Est, qui fuyaient en suivant les champs d’épandage, fous de terreur à cause du bombardement du 24 Août, sans se rendre compte que les Ukrainiens des miradors d’en bas tiraient dans le tas à la mitrailleuse…
Un souvenir s’enchaîne : J’ai eu des conversations avec le groupe des 21 aviateurs anglais et canadiens, arrivés avec le convoi des « 78000 », venant de FRESNES, et arrivé un jour avant celui de COMPIÈGNE… Au cours d’un voyage en Angleterre, j’ai retrouvé les Colonels Jan ROBB et Max COLLINS. Ils m’ont raconté leur Déportation, marquée par la fusillade d’une partie des leurs. Je dois au Colonel ROBB la photocopie du Rapport de Bombardement des usines et du Camp S.S.
Du tableau récapitulatif des bombes lancées par chaque Groupe d’avions, on peut déduire que le bombardement sur BUCHENWALD a duré 30 minutes. Sur les 144 appareils prévus dans cette action, 128 ont effectivement largué leurs bombes sur l’objectif. 410 tonnes de bombes explosives ont été larguées et 60 tonnes de bombes incendiaires.
Ce jour du 24 Août 1944, quand les premières bombes sont tombées, les bidons de soupe venaient d’arriver au Camp des Tentes, et nous étions rassemblés par paquets de 50 devant chaque marmite. Les avions qui avaient tourné dans le ciel depuis dix heures du matin, s’étaient mis en formations serrées et ces flèches redoutables se dirigeaient, haut dans le ciel, sur nous. De chaque paquet, des doigts de fumée se dirigeaient sur nous, d’un geste furieux souligné d’un grondement redoutable. Ils se détournaient comme à regret au dernier moment, et le Camp S.S. et l’usine craquaient dans les flammes et la fumée. C’est à ce moment que se situe la cavalcade des Juifs d’Europe Centrale, fuyant le tonnerre, le regard dément, vers le danger bien pus grave des mitrailleuses des Ukrainiens. Ils culbutèrent les bidons de soupe. Il fallut user de violence pour plaquer les fuyards à terre, et les y maintenir. À chaque rafale de bombes, ils voulaient repartir…
Le Camp était désorienté. Les Corvées rentraient et sortaient sans être comptées. Le Camp d’habitation des S.S. était broyé, les chalets coquets, éventrés et rôtis, les choux et les fleurs des jardinets cuits sur pied… On déblayait des bâtiments, d’où l’on tirait des débris d’hommes. Nous étions sans pitié : 400 des nôtres étaient morts…
Le 30 Août, quarantaine finie, je vais au Block 31. J’y suis resté 15 jours, travaillant à la carrière, couchant avec un Russe. J’étais attentif, silencieux, méfiant, circonspect. J’ai mis longtemps à pouvoir rédiger ce qui suit et qui analyse le jeu des poisons concentrationnaires, que j’ai découvert à BUCHENWALD,, et que j’ai vu joué aussi dans le Kommando AGW « ANNEN-WITTEN », où j’ai passé l’automne, à partir du 16 Septembre 1944, et l’hiver 44-45.
4 – ESCLAVE.
Pendant l’année 1944, le système concentrationnaire Nazi, égout du Régime, fonctionnait de façon « régulière » et « satisfaisante », pour ses créateurs et utilisateurs… Il fournissait à bas-prix une bonne partie de la main d’œuvre nécessaire à l’industrie de guerre, permettant de réserver le Herren Volk en état de se battre, pour la défense du Vaterland, tout en traitant de façon globale et définitive le problème de l’opposition au Régime… Sous l’impulsion de ses forces motrices (Gestapo, S.D., S.S. ), d’une part, et de ses mécanismes auto-destructeurs d’autre part, il a tenu sa marche jusqu’en Mai 45…
4 – 1 :
Le système apparaît comme un système de réservoirs, et de canalisations étanches, inconnu du monde extérieur, qui s’y déverse et l’utilise par des sas bien gardés. L’entretien et la bonne marche sont assurés par les actions conjointes de la Gestapo, du S.D. et de la S.S.Totenkopf, les forces motrices.
L’administration des Camps est du ressort de la S.S. Au niveau de l’État, se traite l’implantation des Camps, la contenance à leur donner, la désignation des usines à fournir en main d’œuvre. Au niveau Régional, se traitent les travaux de construction et d’entretien. Au niveau local, les approvisionnements et la surveillance. Mais la S.S. ne pénètre dans le Camp que par le Block-Führer, un Sous-Officier du grade de Sergent ou Sergent-Chef. Il a droit de vie et de mort sur les 2000 hommes du Block. Il inspecte, il contrôle les présents à l’appel, fait régner la Terreur… UBU !… On ne voit presque pas de S.S. dans le Camp… Il vaut mieux !…
La Garde se tient à l’extérieur de l’enceinte barbelée. Elle rayonne la terreur de la Tour d’Entrée et des miradors. Elle règne, avec ses chiens, dans l’enceinte laborieuse de l’usine, de la Carrière, des Bureaux, des habitations et casernes… Elle règne sur le chemin de ronde et de patrouille qui prolongent la zone de surveillance et rend toute évasion illusoire. Elle amène les détenus sur les lieux de travail et les rentre au Camp. Elle tire à vue et sans sommation, ou lance les chiens par plaisir…
Les Bureaux de l’Arbeit-Statistik, sont également sous la surveillance d’un S.S., qui demande te effectif pour tel jour, pour telle destination. Pas un de plus, pas un de moins, pas une minute d’avance ni de retard…
Les Transports, qui amènent les hommes au Camp ? Ou ceux qui les amènent en Kommandos de travail, sont encadrés ou surveillés par des S.S. qui peuvent tirer sans sommations, et qui n’auront pas à rendre compte d’avoir abattu un détenu, puisqu’il est là pour ça !…
Croire qu’il y avait des chances de survie dans le système concentrationnaire, c’est compter sans la perversion d’un système conçu pour broyer l’Homme.
Cette perversion se tient dans l’organisation de l’Administration intérieure du Camp, par une hiérarchie aux responsabilités bien définies, désignée par les S.S. parmi les détenus. Elle fonctionne selon le « FÜRHER-PRINZIP ». Son autorité ne s’applique que sur les détenus sous sa responsabilité. La désignation des responsables est révocable instantanément. Dans la pratique, c’est une commande amplificatrice des facteurs de décomposition de la population d’un Camp, qui sont : la misère physiologique, l’entassement dans le dénuement, le renversement des valeurs, la brimade systématique et Ubuesque. La hiérarchie des détenus comporte : Un Doyen de Camp (Lager Altester), des Doyens de Blocks (Correspondants du Block-Fürher S.S.), des Stubediensts pour le service intérieur des Blocks, les Lager Shutz pour la police interne du Camp, des Kapos, pour les travaux et les responsabilités internes (Kapo de la cuisine, Kapo de l’Infirmerie, Kapo de la Carrière, Kapo des Kommandos de l’usine, Kapo du « Scheise Kommando » (vidange et égouts), Kapo du Krematoire, etc… Les kapos sont secondés par des Vorarbeiters (contremaîtres). Et voici comment tout cela s’engrène sur les facteurs de décomposition de la population du Camp.
4 – 2.La Misère Physiologique.
L’Homme a besoin, pour vivre, d’une certaine quantité de nourriture, qu’on a l’habitude de chiffrer en calories. L’Homme inactif voit ses besoins équilibrés par l’apport de 1800 à 2000 calories journalières. Le jeune homme en croissance, ou l’adulte actif ont un besoin de 2800 à 3200 calories. L’adulte travailleur de force demande 4000 calories. Le schützhäfling (péjorativement baptisé « Stück », par les gardiens Nazis), ne doit pas engraisser : il aura 1000 calories au plus ! Et on lui procurera l’activité d’un adulte actif ou celle d’un travailleur de force.
Les Camps sont étanches. Le S.S. compte les effectifs. Tant de calories à tant de détenus, cela fait tant de tonnes de vivres qui sont injectées dans le Camp, comptées au plus juste !… Elles sont remises à l’administration des détenus, pour préparation et distribution. Voilà ! Certains n’ont pas eu leur ration ? C’est votre problème, Détenus ! Vous voyez bien que vous êtes une sous humanité, incapable de partager équitablement… Le S.S. sait très bien, qu’en diminuant la ration, il augmentera le coulage dans la hiérarchie des détenus, et multipliera, sur la population du Camp, l’effet de restriction…
Le même résultat est obtenu en remplaçant les gens en place, par d’autres gens, avides d’accéder aux postes de commande, où le Fürher Prinzip permet de meilleures conditions de vie. La misère physiologique est une commande remarquable qui peut fonctionner à double entrées. Et puis, une révolte détenus, autour d’un bidon de soupe, renverse généralement ce bidon, qui ne sera pas remplacé… La perte d’énergie est un pas de plus vers la mort… Un pas « Komic » de surcroît !… Un pugilat d’esclaves sous-alimentés !…
4 – 3. L’Entassement dans le Dénuement.
Chacun a pu subir l’inconfort de l’entassement dans un transport en commun urbain, ou dans une foule, à la sortie d’un stade ou d’un spectacle. Que se passe-t-il lorsque le fil des jours se déroule, sans possibilité d’isolement ?… Couchage à deux ou trois par paillasse… Couverture à partager… pas de table pour manger assis, la gamelle de soupe, tenue à la main, renversée à la moindre bousculade… Lavabos et douches collectifs, réduits en temps et en espace… WC collectifs, une fosse à l’air libre où s’alignent des fesses décharnées…
L’entassement provoque et multiplie, à l’occasion des actes les plus simples de la vie, les occasions de se heurter à un homme inconnu, de langue différente, de mœurs différentes… Mille hommes logés dans 500 m2 environ !…
Le dénuement réduit les possessions individuelles au strict minimum : Un bonnet pour couvrir le crâne rasé et participer à la cérémonie du « MÜTZEN… AB !« , une chemise, une veste, un pantalon, deux claquettes, une gamelle, une cuillère,. Perdre son bonnet c’est s’exposer à un châtiment violent, sur la Place d’Appel. Perdre une pièce de vêtement, c’est se condamner au froid et à la maladie. Perdre sa gamelle ou sa cuillère, c’est se condamner à ne pas pouvoir « toucher sa soupe », ou à la laper comme un chien. Celui qui perd quelque chose, doit le voler à un autre. C’est un pas de plus vers la décomposition de la personnalité.
Rien n’est plus simple pour le S.S. qui emprisonne, qui d’augmenter les effectifs. En 1944, en plus des Résistants et des Juifs, le Gouvernement de PÉTAIN a vidé dans les Camps Nazis, les prisonniers de Droit Commun, qui purgeaient leurs peines en Zone Libre ! Et les Syndicalistes, que le Gouvernement de VICHY avait internés dès 1941, après la promulgation des lois nouvelles sur le droit d’association !…
4 – 4 Le Renversement des Valeurs
Une Société ordonne son existence autour d’un certain nombre de règles qui facilitent les relations entre les individus. Le monde concentrationnaire n’a qu’une seule règle : L’Obéissance, la soumission au Fürher Prinzip. En effet, il n’y a aucune raison logique de faciliter les relations entre des individus qui doivent mourir. Susciter et envenimer la lutte entre diverses catégories de détenus, constitue une troisième commande de destruction des personnes. C’est le S.S. qui nomme aux postes de responsabilités de la hiérarchie interne. Il suffit donc de « mettre aux enchères » chaque poste, pour déclencher une lutte sans merci dans la course aux préséances qui permettent de moins souffrir de la misère, du dénuement et de l’entassement. À L’autorité est jointe, pour le temps qu’elle dure, une part plus grande de soupe, de confort, d’habillement. Pour le temps que dure cette autorité précaire et révocable, il faudra battre, brimer, tuer à la place du S.S., qui se frotte les mains qu’il n’a pas salies dans les basses besognes… La désignation d’un « droit commun » ou d’un « asocial », en alternance avec des « Politiques » de tendances opposées, ouvre des possibilités « Kolossales » de luttes d’influence, de règlements de comptes et de décomposition des personnalités…
4 – 5 La Brimade Systématique et UBUesque.
Qui perd le respect de soi-même, se détruit. L’Homme, lié, sans possibilité d’esquive, de contre-attaque, cloué au pilori sous les rires ou le mépris, perd confiance en lui et peut se défaire. Les S.S. exigent du schützhäfling une attitude codifiée, le corps droit, la tête nue, les bras collés au corps, le regard vide et fixe, l’immobilité absolue. Sur la Place d’Appel, quand tout le Camp est compté, deux fois par jour, les détenus, rigoureusement alignés par rangs de dix, restent figés le temps qu’il faut pour être comptés, recomptés et vérifiés. Ils ont enlevé leur bonnet au commandement « Mützen !… Ab ! ». Au commandement préparatoire « Mützen !… », on prend son bonnet, , au commandement d’exécution « Ab ! », on le claque violemment sur la cuisse… Dans un bruit d’envolée de perdreaux, 100.000 esclaves saluent leurs maîtres ! Quelquefois, on bat en public, d’autres fois, on pend… Le passage de la Porte pour aller au travail se fait au son de la musique des détenus, jouant un pas redoublé, habillés de vestes à brandebourgs. Malheur à qui n’est pas dans l’alignement, n’est pas au pas, ou n’a pas les bras collés au corps, tétanisé dans le respect dû au « Sur-Hommes » !… « Freud durch Kraft », disions-nous en inversant la fière devise « La force par la Joie » des organisations à vocation culturelles du Parti Nazi… Eh ! Oui Pour nous, « La joie, de force » !…
La hiérarchie des détenus copie cette exigence de rigidité. Le Doyen du Camp, périodiquement, fait faire des exercices de présentation, de passages sous la Porte, de « Mützen… Ab ! ». Elle utilise le « Pilori » pour sanctionner… Elle tue aussi, sachant très bien que nul n’enquêtera sur la mort d’un détenu.
L’exercice de rassemblement est la distraction dominicale déclenchée par surprise : il doit être exécuté immédiatement. Au signal, chacun rejoint son Block. Au cri de « Appel ! », il doit sortir et se rassembler au galop. À la porte du Block, deux Lager-Schutz hâtent le mouvement en frappant des dos maigres de leurs fouets de caoutchouc.
Le pire qui puisse arriver à un détenu porteur de sa gamelle de soupe, est de croiser le Block-Fürher S.S. Il perdra sa soupe, et sera frappé, parce qu’il n’aura pas su se figer assez vite dans l’attitude codifiée…
Voilà les mécanismes auto-destructeurs qui permettent aux S.S. de conduire à la mort une population, qui, malgré tout, dure et se cramponne à la vie, mieux que des animaux, tant que subsiste la flamme de l’intelligence et de la volonté. Cette méthode est, très exactement, celle que l’on utilise pour purifier les eaux des égouts d’une ville : on y fait prospérer des bactéries qui phagocytent les bactéries pathogènes, et finissent par mourir. L’égoutier, lui, compte les germes et règle la durée du traitement… La solution du problème de l’opposition idéologique.
5 – La SURVIE.
Quand l’époque est difficile, et qu’elle se caractérise par des situations dont il est pratiquement impossible de s’imaginer la réalité journalière, quoi de mieux qu’un Conte pour dire, ( dans le journal « Le Déporté »),mon meilleur souvenir de Déportation ? Quoi de mieux pour exposer une survie improbable, dans des conditions incroyables ?…
« Cric ! » dit le Conteur, en ouvrant la porte de l’irréel. « Crac ! » dit l’auditoire, pour montrer que son attention est disponible et ouverte pour que l’irréel du Conte devienne abordable.
Mes enfants, vous vivez dans un monde où les gens sont obligés de refuser la nourriture, parce qu’ils refusent l’effort et la fatigue. Vous refusez la marche, ou le vélo sans moteur pour vos déplacements, et vous êtes obligés de manger sans pain, pour garder la ligne… Vous ne connaissez plus les larges tartines de pain de ménage où l’on a la place de mordre, de toute la faim de ses vingt dents enfantines… Je vais donc vous raconter une histoire vraie, venue d’un monde de famine et de misère, par où mon chemin d’autrefois a dû passer, alors que vos parents n’étaient pas encore nés… Cette histoire s’appellera « La Tartine. » Bien que son contenu se veuille plus riche que celui d’un simple régime alimentaire…
Il faut que vous sachiez d’abord, qu’au moment où mon histoire s’est passée, il y avait une guerre terrible dans nos pays,. J’avais été capturé par de méchantes gens contre lesquels nous nous battions, et ils nous avaient emmené chez eux, en esclavage, pour nous y faire travailler et nous y faire mourir.
Nous étions gardés par dans des Camps, entourés de fils de fer barbelés électrifiés, surveillés nuit et jour, par des sentinelles en armes. Nous logions dans des baraques de bois non chauffées. Nous étions vêtus de haillons, Nous couchions sur de mauvaises paillasses. Tous les matins, à 4 heures, nous étions réveillés par des hurlements d’hommes qui ressemblaient aux aboiements des chiens. Il fallait se laver à l’eau froide, faire le ménage, recevoir le pain pour la journée, un maigre morceau de 200 grammes, et un petit bout de margarine, gros comme mon petit doigt… Tout cela était accompagné d’une mauvaise tisane de glands. À cinq heures nous étions rassemblés et comptés. Et puis, on nous amenait au travail de l’usine, où nous remplacions nos camarades qui étaient partis la veille à 18 heures, et qui avaient travaillé toute la nuit. Nous travaillons debout toute la journée, jusqu’à 18 heures le soir, quand nos camarades avaient dormi… l’Usine n’arrêtait jamais : deux groupes y travaillaient par tranches de 12 heures, une semaine de jour, une semaine de nuit, alternativement. Le travail fini, nous avions une gamelle de soupe de rutabagas bouillis, et il ne nous restait plus qu’à dormir jusqu’au prochain réveil. Vous pensez bien qu’à ce régime là, nous étions devenus maigres, comme des harengs-saurs, que notre peau était grise comme de la misère et que nous étions faibles comme des vers de terre. Nous avions faim en permanence, et c’était comme si la peau de notre ventre collait à celle de notre dos…
À la fin de l’année 1944, le jour de Noël, l’usine s’était quand même arrêtée pendant 24 heures. Il n’y avait pas eu de travail entre le 24 Décembre à 18heurs et le 25 Décembre à 18 heures. Et donc, le 25 Décembre au matin, quand nous avons reçu, en plus du pain et de la margarine habituelle, et petit morceau de saucisse, et que notre quart de tisane de glands a été remplacé par de la soupe à l’orge, nous avons senti un peu de répit dans notre misère.
Le réveil avait eu lieu à 6 heures au lieu de 4 heures, et nous étions au complet dans la baraque de bois : 120 hommes, 10 douzaine d’esclaves, logés par châlits de 2. Ce matin là, j’avais eu le temps de parler à mes camarades les plus chers, qui ne se trouvaient pas dans la même équipe de travail que moi.
D’habitude, aussitôt distribués, le pain et la margarine étaient entièrement mangés : l’estomac était le meilleur endroit pour les conserver à l’abri des convoitises et des vols ; et l’appétit était toujours là, comme un chien vorace. En ce jour de Fête, j’avais cru malin de ne manger que la moitié de la ration de pain, avec la margarine et la saucisse. Je voulais garder le reste pour le soir, avec la soupe. J’avais donc mis le morceau restant dans une poche de veste à la tête de mon lit. J’étais à quelques pas, bavardant avec les copains.
Quelques temps après, dans la matinée, j’ai repris la veste et … j’ai trouvé la poche bien légère. Le pain n’y était plus !… Je cherche autour… il a pu tomber… Comme si un bout de pain pouvait sortir d’une poche sans qu’on l’y aide… Il me reste à me maudire d’avoir enfreint la règle : Tout manger dès la distribution !… Mais je mesure quelle valeur, l’envol donne à cette tartine de 100 grammes de mauvais pain noir !… Mes camarades qui me voient m’agiter, m’interrogent et partagent mes regrets. FRAUD a mis le sien à l’abri dans son estomac. PALÉRION, plus âgé que nous, s’est confectionné depuis longtemps une « poche-musette », qu’il porte sans cesse sur lui, et où il entasse ses trésors : un carnet d’adresses et de recettes de cuisine, une boîte à margarine, et couteau et son avance de pain, patiemment cumulée par économies successives, d’un jour sur l’autre. Il dispose presque d’une ration d’avance. Nous discutons de la valeur respective de nos méthodes de conservation du pain. FRAUD et moi tenons pour l’estomac, et moi, encore plus depuis ce matin !… PALÉRION fait valoir qu’il a des fonctions d’infirmier, dans l’équipe de travail, et qu’il peut se permettre la musette, et ceci, d’autant plus qu’il est plus vieux de 10 ans et, par conséquent, moins vorace et plus circonspect que nous… Convaincus de ces vérités, nous tuons la journée, heure après heure, dans un repos bienfaisant, en tissant autour de nous un cocon d’amitié qui nous ramène à notre pays, à notre combat, à la Victoire qui s’avance, et, toujours, à la ripaille alimentaire qui nous attend au sortir de ce bagne affreux…
D’autres camarades passent, en visite ; on parle de ma tartine volée, on cherche qui l’a prise : un Russe, peut-être ?… On ne va pas jusqu’à accuser l’Italien du Groupe, sous prétexte qu’il est des Pouilles, et qu’il a une gueule de bandit corse. La soupe du soir est distribuée avant le départ au travail de 18 heures, de l’équipe à laquelle j’appartiens. Le brouet de rutabagas bouilli est remplacé ce soir par une louche de pomme de terre cuites à l’eau…
C’est la Fête ce soir !… Ma Tartine !… Nous sommes réunis pour un repas ensemble. Hors d’œuvre : Peaux de pommes de terre grillées (Nous avons volé du bois pour faire du feu.), Plat de résistance : les patates (la ration est de 6 chacun). Et c’est alors que FRAUD et PALÉRION, d’un geste commun de leurs mains, tenant une mince tartine de pain, me tendent avec un regard et un sourire ruisselant d’amitié, le plus inattendu, mais le plus précieux des cadeaux de Noël que j’aie jamais reçu. Nous avons mangé ensemble nos patates, j’ai savouré leur pain : un festin d’amitié…
Je n’ai pas demandé comment ils avaient fait. Je sais d’instinct que PALÉRION a tiré de sa ration d’avance la tartine offerte, et que FRAUD lui a remboursé une demi tartine, sur la ration du lendemain. Ni l’un, ni l’autre n’ont jamais voulu que je rembourse quoi que ce soit… On ne rembourse pas un regard d’amitié offert.
Quand je suis parti au boulot, ce soir là, la nuit était sans lune, il faisait froid sur la neige gelée, mais le ciel était plein de myriades d’étoiles que le vent du nord avait fait briller sur le noir d’un firmament sans nuage. Les constellations qui guident la marche des hommes dans leurs parcours terrestres étaient à leur place…Même dans ce pays devenu fou…même au dessus de ce Camp, voué à la cruauté morbide…Si elles brillaient tant ce soir là, c’est qu’elles avaient volé leur feu aux regards pleins d’amitié des deux camarades qui me tendaient la Tartine.
Cette histoire est vraie. Mes deux amis fraternels sont morts. Mais si vous ne me croyez pas, allez à TREILLERES, là où la voie ferrée coupe la route de Nantes à Vannes. Il y a la maison d’enfance de mon ami FRAUD. Allez à SAINT-LÉGER sur DHEUNE, devant la place, il y a la pharmacie de mon ami PALÉRION.
Je vous ai raconté cette histoire pour que vous sachiez que l’Homme puise ses forces dans d’autres nourritures que le pain, et que ces nourritures, impalpables ne peuvent faire l’objet ni d’un commerce, ni d’un programme politique :elles se donnent ! Il faut que l’homme les secrète de lui même ; parce qu’il est Homme pensant et non animal dressé. Vous pouvez la raconter si vous voulez, mais ne vous trompez pas d’auditoire. Certains ne comprennent pas.
Comme il faut finir le conte suivant la tradition, il me reste à dire que nous sommes arrivés à Paris en avril 1945, FRAUD et moi. En passant sur le pont de la Concorde, nous nous sommes penchés sur la Seine, pour regarder filer l’eau. Nous y avons ajouté un petit jet de salive. FRAUD a dit : « La Liberté, c’est la possibilité de cracher dans l’eau quand on passe sur un pont. » Et sur ce pont, il y avait une petite souris ; nous avons marché sur sa queue, et elle a dit : « Cui-Cri-Cui-Cri-Cui-Cri… », mon petit conte est dit…
Ce conte nous a amenés quatre mois après Noël, le 27 Avril 1945. Mais il avait fallu franchir auparavant le redoutable hiver 1945, qui voyait parfois nos espoirs chanceler, au gré des fluctuations de la guerre, et, en particulier de cette contre-attaque des Ardennes qui avait l’air de tout remettre en question. Nous l’avons pourtant usé, cet hiver-là ! Je reprends un texte, écrit à la demande de nos Associations pour retracer notre libération. Je n’ai rien à y changer.
Mars 1945…Le monde craque sous les coups de la guerre qui prend son dernier galop. Et craquent aussi, les structures allemandes, malgré le corset de fer des Nazis. Leurs troupes reculent inexorablement devant les troupes alliées. Les usines ne reçoivent plus ni matières premières, ni énergie. Les forges de la Rhur s’éteignent et, dans leurs Camps et leurs Kommandos, les déportés sentent bouger comme une germination dans la graine fragile de Liberté que chacun d’eux garde en lui, pour certains, depuis des années. Et chacun se prépare au dernier affrontement avec les bourreaux, que l’on pressent difficile et meurtrier.
ANNEN-WITTEN Mars 1945…Je suis à l’infirmerie… Le Toubib m’y a admis, un soir de fièvre, avec une pleurite. Lui et son infirmier m’ont remis en état avec un traitement miracle : l’Aspirine, au chaud, sans travailler, quelques parcimonieux sulfamides. J’ai vu mon camarade et ami PUCHEU se rétablir de la même façon, d’un état plus grave que le mien. Depuis le début Mars, il n’y a plus de travail à l’usine. Les derniers bombardements ont coupé l’approvisionnement en courant électrique. Les hommes restent au Camp : ils dorment et espèrent. Il s écoutent le bruit du Front qui se rapproche…
Depuis l’arrivée, en Septembre 1944, dans ce Kommando de la Rhur, on escomptait sur l’élan de l’été, la Libération à la Toussaint…Au 11 Novembre…A Noël…Et maintenant que le canon annonce nos amis en uniformes, personne n’ose dire qu’à Pâques, le 1er Avril, nous serons libres. Comme si l’ouverture de cette porte étroite et difficile était maintenant une affaire trop sérieuse pour s’accommoder d’un secours irrationnel. Bous guettons l’intensité des bruits de la bataille et leur direction et, un soir, nous sommes assurés, en longs palabres, que le son du canon gagne plus vite au Nord et au Sud , que directement vers nous…Tout comme si le combat allait nous envelopper, au lieu de déferler sur nous.
Quelques jours auparavant, le Toubib a fait sortir de l’infirmerie ceux qui pouvaient affronter une évacuation à pieds. PUCHEU et moi sommes du nombre. Nous retrouvons, au Block 2, les frères de misère. Nous réintégrons le noyau fraternel, nous remobilisons nos muscles de rutabagas et nos équilibres clopinants. Et, le 29 Mars 1945, à l’appel du soir, il nous est précisé que nous évacuons le Camp cette même nuit. Le départ est fixé à 23 heures. Au Nord et au Sud, le canon tonne à notre hauteur. Nous saurons plus tard que les Alliés avaient franchi le Rhin, le 7 Mars, à REMAGEN , et le 22 Mars, à WESEL, et que deux armées U.S. la 7ème et la 9ème, avaient encerclé la Rhur, à partir de ces deux points de franchissement.
Colonne par cinq, dans la nuit sombre, par des chemins détournés, 700 SchützHäflings quittent le Camp, escortés par leurs gardiens. On nous l’a dit : Les traînards seront abattus, les tentatives d’évasion seront punies de mort, les complicités seront punies de mort, les vols seront punis de mort, celui qui s’écartera des rangs sera puni de mort…sera puni de mort… sera puni de mort… sera puni de mort… La Vieille-Pas-Belle, avec laquelle nous rusons depuis des mois, est-elle le dernier rempart de nos gardiens ?… Viennent-ils de comprendre qu’eux seuls sont insuffisants… Nous avons des jarrets de cellulose, des tripes vides, mais nos yeux se rallument. À la Porte étroite où nous allons, mais que nous ne connaissons pas, nous savons qu’il faudra prendre la Liberté par la main, et lui dire : « Viens !… », d’une voix ferme.
Des collines boisées, des bâtiments défoncés, des chemins hésitants aux carrefours, où la colonne tâtonne… Nous suivons en rangs serrés, bras-dessus, bras-dessous, « einhaken« … Notre rang marche comme un seul homme : FRAUD, l’instituteur, PUCHEU, l’Officier, GALIENNE, le paysan, FORNAZERO, l’ouvrier métallurgiste, et moi., l’étudiant. Marchons, ce n’est pas difficile ; marchons, cachés dans les 700 ; marchons, les heures de la nuit passent ; marchons, 50 minutes, puis 10 minutes de pause, ; marchons, jusqu’à la halte… Toutes les infanteries du monde marchent ainsi… Nous identifions au passage les faubourgs de DORTMUND, dans une fin de nuit, rayée de mouvements de Troupes et de convois militaires. Nous allons vers UNNA, vers l’Est, mais nous avons entendu qu’au Nord et au Sud, le canon gagnait sur nous. À l’étape, nous sombrons dans le sommeil jusqu’au milieu du jour.
Six heures de halte, dont cinq heures de sommeil, la distribution d’une maigre pitance, l’appel… On nous compte et on nous recompte… Il en manque un !… Qui s’est évadé ?… Les gardiens continuent à nous recompter, mais, nous, nous demandons « Qui ? », C’est BAGARRE, un gars de la Somme, dur et courageux. Il a dû se cacher dans la paille, et doit attendre le départ pour se sauver… Mais non !… BAGARRE n’aurait pas tenté une évasion aussi simpliste. C’est plus grave et plus dramatique : il s’est couvert de paille pour avoir plus chaud. Il ne s’est pas réveillé, et personne ne l’a vu, dans la hâte du départ. D’ailleurs, dans un bruit de chasse à courre, les S.S. l’ont levé hors de son nid de paille à coups de baïonnettes et l’ont lancé, courant éperdument vers nous, vers le refuge de nos rangs. Le pauvre vieux arrache, avec des efforts pathétiques, une caricature de foulée, qui devait être athlétique, avant la misère… Le talus de la route lui scie les jambes, il tombe et roule en bas… Une seule balle de fusil, tirée à 3 mètres par un S.S. hystérique, sur une pauvre silhouette épuisée qui cherche son souffle et refuse, d’un geste pitoyable, la mort que le fusil va cracher. Il s’écroule, le ventre percé. On le porte sur une remorque déjà chargée de sacs divers, et que cinq détenus tirent avec des bricoles de fils de fer, par relais.
La colonne s’ébranle, l’appel est maintenant complet. La Race des Seigneurs, sans peur et sans faiblesse, emmène vers son destin la colonne des vivants chancelants, et le pauvre BAGARRE, qui saigne et gémit sur les sacs de choux déshydratés… Cinquante minutes de marche, dix minutes de pause, la relève des chevaux du corbillard, qui, peu à peu, se peuple des épuisés et des éclopés. La route est longue, mais au Nord comme au Sud, les bruits de la Bataille gagnent sur nous. La journée passe. BAGARRE ne gémit plus depuis quelques temps… Il a cessé de saigner… Il a cessé de vivre…
À la halte, dans une ferme allemande au bord de la route, quelques kilomètres avant SOEST, il a été enterré, à même le sol, dans sa tenue de misère. Deux de ses amis proches, se sont faufilés dans le groupe désigné pour creuser. C’est à cette fidélité qu’il doit de ne pas avoir été enterré comme une bête, par des inconnus…
Nous sommes enfermés à clef, dans une grange sans aération, où il y a du foin et du matériel agricole. Dans un coin, sont entassées des betteraves, et dans un appentis il y a du grain… du blé !… Une aubaine !… L’estomac garni de cellulose, la langue poisseuse d’un vague goût sucré, les dents heureuses d’avoir mâché du grain, en pensant aux pains dorés et croustillants, nous dormons d’un sommeil animal… Pourtant, cette étape nous a fait vivre encore deux épisodes de cirque, comme seuls les S.S. pouvaient en présenter, par la conjonction de la peur, de la bêtise et de la brutalité.
À l’arrivée à l’étape, dans la nuit, et les éclairs des lampes électriques, nous avons été fractionnés entre divers bâtiments agricoles. Les aboiements et les coups ont fini par venir à bout des ordres pas compris et des amitiés qui ne veulent pas se séparer. Par approximations successives, le nombre correct de détenus est ajusté à la contenance des locaux à occuper. Un tour de force, quand ceux qui « savent », ne font que hurler et menacer ; quand ceux qui ne « savent pas » ont peur de ceux qui sont censés savoir, et ne font qu’amplifier le bruit et les coups; quand ceux qui doivent exécuter ce que personne ne leur dit de faire, ne peuvent que viser la survie au delà de l’instant… Ô, Cirques incompréhensibles ! où le Gummi Knupp cogne à coups sourds sur des dos maigres, au bout d’un rire dément ou d’un hurlement hystérique… PUCHEU y perd ses lunettes, dont il réussit pourtant à ramasser les morceaux. X…. qui s’était endormi debout et oscillait sur ses jambes raides, retenus par la crispation des orteils, n’a jamais su comment il a été réveillé, et comment le matraquage douloureux n’a jamais été enregistré dans sa mémoire…
Au départ de l’étape, dans une aube brumeuse, nous sommes rassemblés devant les granges où nous avons passé la nuit, de façon à former un carré, et cette disposition ne nous dit rien de bon. Les S.S. sont là, avec des airs de Justiciers, le paysan aussi, chafoin et goguenard. Nous avons volé du blé et des betteraves ; nous devons rendre le blé ou bien le châtiment sera terrible… Chez nous, tout est digéré depuis hier soir… pas vu… pas pris… Mais d’autres ont fait des réserves. Sur une buse de ciment,, de pauvres silhouettes squelettiques serrent les dents sous les coups. Les Sur-Hommes dans l’aube pisseuse, sont fiers de faire régner leur Justice. Ils font la roue près du Pilori… Des dindons !…
*
Le dernier appel rendu et vérifié, nous repartons. La colonne se traîne car, marcher n’est plus si facile : la tartine de pain noir et la louche de choux déshydratés sont loin d’équilibrer la dépense d’énergie de l’étape. Nous passons devant l’Oflag de SOEST, nous quittons la grand-route pour cheminer par des routes secondaires et des chemins de terre. C’est là que le destin nous fait un clin d’œil : La Bataille, qui avait l’air de reprendre son souffle, s’est rallumée soudain, devant nous, là où nous sommes emmenés… Un frisson léger parcourt nos rangs. L’espoir devient palpable : Nos geôliers ne pourront plus nous tirer vers l’Est… L’Encerclement !… La hantise des troupes, l’espoir de notre troupeau !… La vitesse de marche a encore diminué. Nous sommes un pensionnat, errant sur des chemins de campagne, pour perdre un après-midi. Mais nous restons vigilants, car les surveillants ont des Mausers de calibre 7,92, et des pistolets-mitrailleurs de 9 mm… L’après-midi passe, les pauses horaires deviennent irrégulières, la relève des « chevaux » de la remorque aussi… Le pensionnat n’a plus d’internat où aller… À 21 heures, nous sommes sur les bords de la Lippe, dans les faubourgs de LIPPSTADT. Une unité de chars légers est là, en attente, semble-t-il. Nous passons lentement, À chaque nid de poule, où la remorque cahote, l’attelage bronche et trébuche. Il gémit d’un seul effort pour sortir la roue. À 23 heures, nous sommes enfournés dans une salle de spectacle. Nous nous effondrons, couchés sur le ciment, la tête sur la gamelle, en guise d’oreiller… Pas de distribution de vivres… Le néant du sommeil… Même plus la force d’imaginer ce que sera demain. Les frères sont là, toujours comme un seul homme : la fausse sécurité de l’oubli du danger dans le sommeil et le réconfort de la présence amie… Nous sommes au plus bas, sans le savoir…
Nous sommes réveillés par des cris dans toutes les langues, où domine la délivrance des Français : « Les S.S. sont partis !… »,. Effectivement, aucun hurlement ne couvre le brouhaha. Au balcon, des détenus montrent les capotes fourrées qu’ils ont laissées. Nous mesurons notre chance d’avoir été abandonnés ainsi : quelques grenades, combinées avec quelques rafales de d’armes automatiques pouvaient prolonger définitivement notre sommeil. J’ai su, plus tard, qu’ils n’avaient pas avec eux les moyens suffisants et qu’ils avaient été rassemblés dans un autre but… Les Français se regroupent au milieu de la salle et entonnent une Marseillaise spontanée. Quelques larmes coulent des yeux : Est-ce un privilège d’Homme libre que de pleurer ?… Aucun de nous n’a le souvenir de l’avoir fait depuis sa capture…
Pendant que nous chantons, d’autres sont sortis en ville, Russes pour la plupart. Au moment où nous commençons à penser à sortir à notre tour, nous les voyons revenir, hagards. Des coups de feu claquent dans la rue, puis, à la porte des, des balles font tomber le plâtre du plafond. Un énorme Feldgendarme apparaît sur la scène, exhorte au calme : « Alles Ruhig !… », et nous sortons cette fois dans les rues désertes, en colonne par cinq, encadrés par les vieillards du « Volksturm » armés de pistolets. Quelques obus d’Artillerie tombent à quelques mètres de nous. Nous accélérons, car nécessité fait loi, et toujours encadrés par le Volksturm, nous sortons de la ville et gagnons la campagne. Nous comprenons qu’on nous sort de LIPPSTADT, pour éviter les pillages, mais après notre libération furtive du réveil, nous ne tenons pas à retrouver des chaînes…
Nous avons vu la colonne tourner une fois à angle droit et cette instabilité dans le cap ne nous convient pas… Nos gardiens, armés de pistolets, sont répartis le long de la colonne, à raison d’un tous les trente mètres. Ils sont mobiles. Nous nous sommes brièvement concertés : « À force de tourner en rond, ils vont finir par nous avoir définitivement. Il faut filer ! » « Oui ! Quand le Posten sera le plus loin. » « Tous les cinq, du même coté, un paquet de deux et un paquet de trois ! ».
FRAUD et moi tenons PUCHEU par le bras. Il avance « dans un nuage », ses lunettes cassées, réparées avec du pansement ; chaque pas lui coûte…
Maintenant !…
Nous sommes partis au fossé, que nous traversons. Des cris en Allemand ! Deux mottes de terre, qui sautent devant nous, à trois mètres. C’est gagné !… Le Posten nous a raté ; il ne nous poursuivra pas. La colonne se désagrégerait d’un seul coup. « Marchez sur la route ! » nous dit PUCHEU, « c’est plus facile. »… « Tiens bon, nous sommes dans le pré, en train de nous riper, et le terrain va devenir meilleur ! » « Bien ! » nous dit-il, « c’est bien ! ».
Cette fois nous marchons libres. La colonne a continué, perdant peu à peu ses hommes… Nous marchons vers un bosquet où nous nous arrêtons, défilés dans un creux du sol… Nous nous regardons…
La Liberté, personne ne peut te la donner.
Tu la reconnais, tu la prends et tu la gardes………….
Un avion d’observation américain tourne dans le ciel. Quelques obus d’Artillerie tombent : Il doit accrocher des tirs. Deux chars avancent sur la route. Ce sont des Américains. Allons les rejoindre. Une rafale de mitrailleuse tirée de loin, passe au dessus de nous, sans danger. Les grands enfants d’outre-Atlantique rient de voir nos crânes rasés et nos mines de squelettes. Ils nous dirigent vers leur Commandant d’Escadron…
Nous avons changé de monde !
7 – LIBERTÉ
Il reste un certain nombre d’émotions d’Homme Libre à affronter. Revivre une espèce d’enfance, où se réveillent les fonctions vitales, mises en veilleuse pendant la détention. Aller, Libre, vers ses buts propres…Retrouver les amis du Réseau, leurs questionnaires précis, leur sollicitude amicale. Voir un soleil immense se lever dans le regard triste et volontaire d’une fiancée que je ne pensais pas trouver là où le hasard nous a réunis… Retrouver les village natal, passer le portail de la maison, frapper aux volets clos « C’est toi, Jean ?… ». Les parents ne se trompent pas, surtout le père qui a été convoqué pour reconnaître plusieurs morts, au hasard des chemins. Revoir le frère aîné, combattant glorieux de la 1ère DFL… Revivre !… Aimer !…
En 1945, dans mon village natal, il y a eu, après le retour des hommes pris par les Allemands, une réunion lancée par les prisonniers et présidée par le Maire. Les anciens combattants de 14-18 étaient là, Ceux de 39-40 qui rentraient des Camps de Prisonniers, et puis les jeunes : ceux des S.T.O. et moi, le Déporté…
Nous nous connaissions tous. Il s’agissait de constituer, dans le village, l’Association des Anciens Combattants. Ceux de 14-18 siégeaient en « Pères Conscrits », ceux de 39-40, n’étaient pas très sûrs d’eux même. Les jeunes écoutaient : On allait leur faire faire un pas en avant. Dans un village, ce qu’il y a de bien, c’est qu’on peut asséner des vérités cruelles, pourvu qu’elles soient indiscutables…
Ceux de 14-18 ont refusé net d’admettre dans leur Association les combattants de 39-40 : « Nous avons tenu 5 ans au Front. Vous vous êtes laissés enfoncés en un mois, et nous avons eu 5 ans de honte ! ». Ceux de 40 ont dit à ceux des S.T.O. qu’on ne pouvait pas mélanger ceux qui avaient fait la Guerre avec ceux qui ne l’avaient pas faite… Cela aussi c’était vrai. Mes camarades de classe d’âge se sont tournés vers moi. « Et toi, Jean !… Tu as été emmené en Allemagne, mais pas comme nous : Tu étais dans un Camp de la Mort !… ». Ceux de 39-40 ont dit : « Tu n’es pas comme nous non plus… Tu as fais la Guerre, mais tu n’as pas fait la Guerre comme nous, dans un Régiment, et ton Camp n’était pas un Camp de Prisonniers. »… Le problème était posé sur des bases claires… Ceux de 14-18, avec leurs souvenirs de Tahure, la Somme, le Chemin des Dames, m’ont donné ce matin là, ma plus belle citation :
« Si tu veux , Jean, tu peux venir chez nous. Tu es un Brave… ».
Le mot compte, en Vendée…
En 1946, j’ai été affecté comme Officier de Renseignements, dans un Camp de Prisonniers Allemands. En étudiant le Fichier des S.S., j’ai trouvé, grâce aux renseignements portés sur son livret militaire, l’un de nos Gardiens… Je l’ai interrogé sur les détails de notre évacuation, et , à un moment de l’interrogatoire, je l’ai « vu » frapper les détenus sur la buse de ciment, lors du cirque de SOEST… La précision de mes questions l’a convaincu que j’étais le Diable… J’ai dû le renvoyer nettoyer ses culottes… Ces gens là ne peuvent pas supporter la confrontation avec leur conscience…
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8 – L’EXORCISME.
En 1955, j’étais en service en Allemagne, dans un Régiment de Tirailleurs Marocains,. Le 1er Avril, l’Amicale de mon Kommando d’ANNEN-WITTEN avait projeté un voyage commémoratif, là-bas. Je m’y suis rendu en voiture directement, avec celle qui m’appelait Jeannot et deux enfants joyeux de 9 et 6 ans. Une longue route pour ne trouver personne, parce que les Copains n’avaient pas pu faire aboutir leur projet…
Je ne reconnaissais rien, dans cette petite ville triste et morose, aux industries ruinées, par un dimanche maussade…
« Quand c’est qu’on voit ton Bagne, Papa ?… » disaient les petits… Une halte s’imposait dans un Gasthaus… Question au patron : « Pouvez vous me dire où se trouvait le Camp des Zébra, pendant la Guerre ?… »… L’homme n’était plus jeune… la Cinquantaine. « Je ne peux pas vous dire. À l’époque, j’étais en Russie, et beaucoup de gens sont morts, ici. », tout cela sans agressivité ni rancune. Nous repartons…
Je passe devant une usine transformée en Caserne, occupée par les Troupes Anglaises… C’est l’USINE !… et à partir delà, comme un cheval qui retrouve son écurie, je retrouve le « le Bagne à Papa »… beaucoup plus proche que je ne l’aurais cru… Je suis en voiture, et bien nourri !…
Les baraques sont les mêmes. Une clôture en grillage remplace la double haie de barbelés électrifiés. Chaque baraque est repeinte, divisée en logements, avec des rideaux aux fenêtres : une travée fait une unité de logement. Dedans il y a des réfugiés de la zone Est. Nous ne descendons pas… « Nous sommes chez des gens… » aurait dit Grand-Mère…
Je fais demi-tour lentement, après un coup d’œil au Block 2. Nous avons vu le Bagne… reclassé comme Transit vers la Liberté !… Nous pouvons quitter Mars 1945 et regagner Avril 1955, sans regrets.
En Septembre 1993, j’ai revu BUCHENWALD , où je n’avais pas pu remettre les pieds, en raison du régime de la RDA. Voici les réflexions que cela m’a inspiré :
Ce qui était un nid de guêpes en furie perpétuelle, m’est apparu comme une crypte déserte, où de vieux moines vénèrent des idoles oubliées. Alors qu’un monde entier n’a pas compris la furie des guêpes, ou alors la renie, les moines veillent les idoles mortes d’une religion qui s’éteint… Ce qui compte dans la démarche de l’Histoire, ce n’est pas le souvenir des acteurs, c’est, au delà du canevas indispensable des faits, la leçon que l’on peut mettre en mémoire, pour faire progresser la Civilisation, et éviter les rechutes dans la sauvagerie.
Ce que j’aurais aimé retrouver, ce n’est pas le « pathos » du Mémorial grandiose, posé en un lieu où il est vu de loin , mais où il n’y avait rien… Outre son aspect compassé, « très officiel », j’ai été rebuté par son inadaptation.
Cela tient, sans doute, à la réflexion que j’ai entendu échanger par deux jeunes femmes de notre groupe, par ce matin d’Automne où nous y sommes allés. Nous remontions du Mémorial vers le car, sous les feuillages. « Ah ! Que c’est agréable !… » ont-elles dit, comme elles l’auraient dit dans les Jardins de VERSAILLES… Elles n’avaient pas été Déportées, mais leurs pères, où leurs grands-pères avaient dû se trouver là…
La reconstitution du Camp est bien pauvre, ou, plutôt, bien restreinte : Pas de Petit Camp, avec sa Baraque des Invalides, où les couchettes en banquettes ont contenu des misères et des souffrances terribles de vieilles gens désespérées. Pas de Camp des Tentes où, en Août 44, il y avait un Convoi de FRESNES (79.000), un Convoi de COMPIÈGNE, (81.000), et trois Convois repliés d’Europe Centrale, comprenant en majorité des Juifs (en gros,6.000 hommes). Seule reste la trace du Gand Camp, où s’étaient installées les « personnalités », qui s’étaient taillé leur place, dans un fromage horrible, mais qui permettait leur survie, sans trop d’aléas… Je n’ai pas eu le temps de vérifier si la « Chaîne d’Incorporation » est représentée entièrement avec la partie Dépouillement (identité, dépôt des bagages, dépôt des habits, batterie de tondeuses…), la partie Désinfection (douche + balayette ou Bain de Grésil !), la naissance du SCHUTZ-HÄFLING, habillé au « Enfilez moi ça », sans recours possible, et jeté dans l’enfer incompréhensible au bout de la chaîne…
La transformation de l’Effecten Kammer en Musée, n’arrange rien : Il y a peu de Reliques et beaucoup de textes. Il y aussi, parmi les victimes de ce Camp, imposée par des Démons rescapés d’une Religion morte, la photo du Kapitain, Chef des Hitler-Jugends de WEIMAR, en tenue de fonction ! ! …
Le seul texte en Français exprime la participation française à la lutte anti-Nazie, à partir du 21 Juin 1941, sous la conduite du Parti Communiste…
Cette pauvreté dans la reconstitution du Camp a l’inconvénient de ne pas mettre en valeur deux actes essentiels du Monde Concentrationnaire : Le réservoir de main d’œuvre d’esclaves et l’amorçage de la décomposition de l’Homme, avant sa mort… Parmi les écritures du Musée, il n’y a aucune trace des Transports, qui ont envoyé les esclaves aux travaux épuisants qui les détruisaient peu à peu… Et pourtant, quelle puissance d’évocation aurait le tableau des « Transports en Kommandos », avec les dates de départs, et les effectifs, par nationalités… Il ressortirait notamment, la fonction de « DORA, la Mangeuse d’Hommes », au moment où ils ont creusé les Tunnels et lancé la productions des V2…
La reconstitution d’un Block aurait mérité d’être faite, avec son entassement d’hommes, où tout était source de conflit, depuis la place jusqu’à la distribution de la soupe, et la revue de poux… Un de mes camarades, Vendéen, BENETREAU, avait réalisé, en gravure sur bois, une fresque remarquable de revue de poux au Block 10…
IN MEMORIA.
Nous finissons le XXème Siècle … Nous avions étudié l’Histoire des Hommes qui nous ont précédés et nous avons pu concevoir que l’application de notre intelligence sur nos modes de vie nous apporte, en même temps, le Bien et le Mal. L’évolution du Bien est linéaire, lente et fragile. Celle du Mal est exponentielle, brutale et clastique. Si nous pouvons transmettre que nos pauvres morts ont gardé pour nous, figure, voix, regard et chaleur d’Homme, si nous pouvons faire comprendre que c’est cela qui compte, peut-être aurons nous fait œuvre utile et durable, comme ceux qui ont maîtrisé le Feu, pris conscience et respect de la vie, et entrevu la lumière de la connaissance et la puissance de la Foi. Car il ne sert à rien de savoir allumer le feu si l’on n’est pas capable de le mettre à couver sous la cendre ; il ne sert à rien de savoir qu’on est vivant, si l’on n’est pas capable de se questionner sans cesse sur le passage du Minéral à l’Organique, et de l’Organique à la Pensée… Il ne sert à rien non plus d’être capable de Faire, si l’on ne sait pas ce que l’on fait… Il ne sert à rien de percevoir la notion du Futur, sans croire qu’il peut être un progrès sur le Passé…
Fait à St DENIS d’OLÉRON,
ANNEXE
ANNEN-WITTEN
Le Commando d’ANNEN-WITTEN comprenait 700 hommes environ, de nationalités différentes. Les Français et les Russes y étaient en majorité, 200 de chaque. À ceux ci s’ajoutaient des Polonais, des Tchèques, des Italiens, des Yougoslaves. Le Commando était destiné à fournir la main-d’œuvre de manœuvres non spécialisés, dans une usine qui fabriquait des pièces de roulement de chars. Elle tournait 24 heures sur 24, suivant un cycle établi pour 15 jours. Le commando était divisé en deux équipes, assurant chacune une semaine de jour et une semaine de nuit. La durée hebdomadaire du travail était de 76 heures (12 heures du lundi au vendredi, 8 heures le samedi et le dimanche). La ration alimentaire journalière était de 700 calories. Elle comprenait :
– le matin, 150 g de pain (ration de la journée), 15 g de margarine, ¼ de litre de décoction de glands, et deux fois par semaine, 10 g de saucisson…
– à midi, une louche de soupe ( un sachet ersatz dissous dans de l’eau chaude).
– Le soir, un litre de soupe de rutabagas ou de choux, où nageaient quelques rares morceaux de viande…
(une fois par semaine, la soupe était remplacée par des pommes de terre bouillies)
Après notre évasion de la colonne et notre arrivée dans les lignes américaines, nous avons été regroupés à LIPPSTADT, ravitaillés, soignés, avant d’être rapatriés.
8 de nos camarades sont morts d’épuisement à l’Hôpital de LIPPSTADT, des suites de notre marche. Nous sommes arrivés à PARIS le 27 Avril au matin. J’ai été récupéré par mon Réseau de Résistance et j’ai réappris à vivre en Homme libre. J’avais 21 ans. Mes parents ont vu arriver un squelette de 50 kg, au lieu du robuste footballeur de 75 kg que j’étais avant.
J’ai mis six mois à me rétablir physiquement… et plus d’un an à me rétablir psychiquement…
Jean PILLAUD, KLB, Mle 81.124
Pendant son séjour à ANNEN WITTEN, de Septembre 44 jusqu’en Avril 45, Jean PILLAUD travailla d’abord à l’atelier de traçage, puis à la chaîne, sur une Fraiseuse, grosso modo durant la moitié de cette période pour chaque poste.

